Avertissement préalable : ce qui suit est long est tortueux. Si vous voulez ne voir que les progrès d'un de mes ouvrages en cours, descendez directement vers le bas de page.
Certain(e)s le savent déjà, j'ai commis "l'irréparable" depuis la dernière fois que j'ai posté ici-même. J'ai passé une commande pour un kit, un de plus, que je dévoilerai lorsqu'il sera en ma possession. J'ai rompu ma diète de fibres. Je n'en suis pas honteuse, mais pas fière non plus. C'est juste arrivé ! C'est la "fatalité" au sens premier du terme, le destin inévitable imposé aux hommes, sans la nuance péjorative qu'on lui a associée par la suite, cette fatalité récurrente des tragédies grecques. Et la tentation est comme le Deus Ex Machina, qui surgit avec tambours et trompettes.
Je me suis contenue depuis plus de deux mois et me suis retenue pour ne pas céder aux tentations multiples et aux pulsions incontrôlables qui s'emparent de moi parfois. J'y ai mis toute la bonne volonté possible, je pensais tenir le bon bout, j'avais pris des résolutions et n'en souffrais pas, du moins je pensais ne pas en souffrir. Tout est tombé à l'eau, par la faute d'un simple "clic" sur le bouton Order d'un kit du site Virtual Yarns vendredi soir entre une fournée de gâteaux et une séance de repassage. Et ce, symboliquement et ironiquement, en plein Carême !
Ce qui a provoqué un sentiment sincère et extrême de culpabilité. Je ne plaisante pas. J'ai repensé à tout ce que j'ai engrangé comme pelotes et écheveaux ces 4 dernières années, ce qui est resté quelque temps chez moi déjà et est reparti vers d'autres cieux grossir les stocks ou garnir les aiguilles d'amies tricoteuses, toutes ces chenilles devenues chrysalides puis papillons. Et ce qu'il me reste encore car je n'ai pas pour autant cessé d'amasser.
Les commentaires du CALT me sont revenus à l'esprit, ces remarques pertinentes concernant le stock et la frénésie de se constituer une réserve et d'envahir l'espace vital du reste de la famille ou du conjoint au détriment de leurs propres affaires.
La nuit fut mauvaise. Dès samedi matin, alors que je m'affairais dans la cuisine, je pris la décision de me défaire de plusieurs "trésors" pour contrebalancer le prix que je venais d'y mettre, l'espace supplémentaire que j'allais encore occuper suite à cette nouvelle acquisition. Par "trésors", j'entends non les sommes que ces lots de fil représentent, mais l'affection avec laquelle ils ont été assemblés et le moment précis où ils sont arrivés chez moi. A chaque lot correspondent des circonstances précises. Celui-ci, oh ! je l'avais repéré suite à une recherche à telle occasion, celui-là, c'est parce que je l'avais vu tricoté par telle amie, j'ai commandé ce lot de Shetland à l'époque où je tricotais ça, cet autre m'a interpellé tout de suite et je sais que mon amie a le même, nous le tricoterons en parallèle un jour, etc... Parce que la mémoire de la tricoteuse-stockeuse est éléphantesque et que sa sentimentalité est extrême. On peut même parler de sensiblerie.
Dimanche, 5 lots de mes fils étaient donc en vente après que j'ai eu établi des listes concises de ce qu'ils contenaient, pesé, compté, tout ça sous les yeux de l'Homme de ma vie qui m'observait un peu hébété me concentrer pour ne pas commettre d'erreur et m'agiter fébrilement pour prendre les photos de la meilleure qualité possible.
Le CALT va certainement penser qu'en plus de me mettre moi-même dans des situations impossibles par rapport à ma réserve envahissante, j'agis en cruelle égoïste car le bonheur que j'éprouve à gagner de la place et à me donner bonne conscience en liquidant pour faire rentrer de la nouvelle marchandise fait le malheur d'autres foyers qui accueillent mes denrées. C'est sûr, mais ce n'est pas intentionnel ! C'est "de bonne guerre" (encore que l'expression ne soit vraiment pas de mise ici) et une pratique courante chez les tricoteuses du net que de jouer aux vases communiquants entre stocks et je suis une des premières à participer au banquet.
Après s'est ensuivie une réorganisation totale de mon stock, une de plus! La place faite par les lots qui sont partis a tout de suite été occupée par ce que je gardais ailleurs, dans des endroits que j'avais trouvés ici et là encore libres. Ce qui fait, et c'est pleine de fierté et imbue de moi-même que je l'annonce haut et fort, qu'il n'y a plus une pelote de cachée sous quelque lit que ce soit ou dans quelque autre placard de la maison. Tout est serré, répertorié de nouveau dans l'espace restreint que ma manie occupe actuellement. Si vous n'avez pas peur d'entrer dans l'intimité d'une tricoteuse maniaco-dépressive, jetez un coup d'oeil sur les caisses contenant le stock, bien empilées et ordonnées dans un coin du sous-sol :
Ce que je n'avais pas vu en prenant les photos, c'est que les caisses normalement opaques deviennent transparentes lorsque l'on utilise un flash et que l'on a un aperçu plutôt clair sur le contenu. Sur le côté de chaque caisse, j'ai collé il y a longtemps une large étiquette indiquant le contenu, écrit au crayon à papier pour pouvoir y apporter des modifications ultérieurement.
L'autre espace qui m'est réservé, ainsi le CALT verra que la superficie occupée au sol est vraiment minime, c'est celui-là :
2 meubles bon marché occupant autrefois l'un le coin bureau, l'autre la chambre de bébé, abritent mes livres de tricot, nuanciers et autres catalogues ainsi que la collection d'instruments de torture en tous genres : bobinoir, dévidoir, aiguilles, trousse de couture et ouvrages en cours. Cette pièce est aussi au sous-sol et ne dénature pas le paysage de l'espace de vie familial. (A ce propos, je voudrais signaler que j'ai travaillé dur rien que pour cela et ai ainsi négligé d'aller faire un tour sur les blogs des collègues que je prie de bien vouloir m'excuser.)
Après cette visite guidée, j'en reviens à mes moutons. Le coup de feu est passé et le calme revenu sur la mer auparavant agitée... s'ensuit une période d'introspection. Ce n'est pas la première, et j'imagine que ce ne sera pas la dernière fois que je me poserai des question sur mon état mental lorsqu'il s'agit de fibres naturelles. Seule avec mes enfants et à la faveur d'une promenade dominicale en forêt, fort propice aux vagabondages de l'esprit, voilà que les mêmes questions lancinantes m'assaillent de nouveau.
Pourquoi ai-je besoin d'amasser autant de fibres alors que mon rythme de tricot, bien que régulier et assidu, n'est pas fulgurant ? Pourquoi stocker autant alors que la plupart de ce que je possède est toujours en production et à moins qu'un embargo ne soit déclaré entre les îles Shetland, la Norvège et la Suisse, je pourrais commander au fur et à mesure des besoins ? Ai-je vraiment BESOIN de tout ça ? Pourquoi mes résolutions de me calmer ou de cesser se transforment-elles toujours en serments d'ivrogne et que je suis la seule à croire que je tiendrai ? Même mes amies tricoteuses ne me prennent pas au sérieux.
Malgré les apparences et bien que je ne sois nullement obligée de me justifier ici ou bien où que ce soit, je ne suis pas ce que l'on appelle une enfant gâtée et je ne suis pas née avec une petit cuiller en argent dans la bouche. Fille d'enseignants du secondaire, eux-mêmes issus de familles modestes constituées d'autodidactes dans lesquelles tout a été obtenu par le seul travail et la persévérance, je n'ai jamais manqué de rien. Donc, ce n'est pas pour combler une privation quelconque que je joue à l'écureuil de cette façon. Et je n'en ai en aucun cas BESOIN, car je ne tricote que pour le plaisir, pour mes proches ou ceux qui comptent pour moi, je ne suis pas tricoteuse de métier.
Ma manie est plutôt récente et elle remonte à un peu plus de 4 ans au maximum. Auparavant, bien que j'aie toujours tricoté régulièrement, je ne stockais pas et la caisse en plastique posée sur la commode de la photo contenait non seulement tous les projets futurs, mais également les restes des ouvrages antérieurs. Je n'essaie pas de faire porter le chapeau à qui que ce soit, mais ma "maladie" s'est déclarée depuis que mon horizon s'est élargi à l'occasion de la découverte que j'ai faite lorsque nous habitions encore aux Etats-Unis, tout-à-fait par hasard. Il existait un domaine beaucoup plus vaste dans la sphère du tricot que les marques françaises auxquelles j'étais habituée jusqu'alors. Recherches sur internet, découverte d'un monde vaste et riche et haut en couleurs, Dale of Norway, Alice & Jade Starmore, me voilà !
Je n'ai jamais eu d'envies qui dépassent les moyens de mes parents ou les miens dans ma position de célibataire travaillant à 150%, femme mariée ou mère de famille. Je suis d'ailleurs persuadée que mes envies sont adaptées à mes moyens financiers et ne les dépassent jamais. C'est bien là qu'est le paradoxe : quand c'est une période où "l'on ne peut absolument pas se permettre une extravagance ou du superflu" pour quelque raison que ce soit, je contrôle ma frénésie d'achats sans problème.
Je n'ai jamais mis en péril le budget familial à cause de mes pulsions. En revanche, je n'ai aucune difficulté à sacrifier le budget que je pourrais utiliser pour me vêtir, aller chez le coiffeur, m'offrir des sorties ou ce genre de choses. Je ne collectionne rien d'autre. Il se peut, mais c'est un hasard, que j'aie la collection complète des oeuvres d'Agatha Christie en format livre de poche chez mes parents, mais uniquement parce que nous étions plusieurs à les lire dans la famille et celle-ci s'est de toute façon construite sur plusieurs années.
Tout comme ma réserve de fils, qui n'est pas un achat immense fait d'un seul coup, mais est constituée de coups de coeurs ou d'envies irrépressibles comme celle de vendredi. Et ces dernières sont toujours accompagnées des mêmes symptômes facilement reconnaissables.
Cela se passe toujours de la même façon : d'abord la réception d'une commande conséquente et complètement inutile dans le sens "ne va pas être tricoté avant des lustres, juste pour le plaisir de voir les couleurs ou d'avoir le lot à portée de main", puis les résolutions de ne plus faire d'achat avant un long bout de temps, période plus ou moins longue de satiété, puis 1er cas de figure : mention par une amie tricoteuse de tel ou tel ouvrage "dont les couleurs ou le motif sont à tomber par terre" ou 2ème cas de figure : momentanément désoeuvrée, je feuillette les livres de ma bibliothèque et ressens soudain un intérêt subit et nouveau pour CE modèle (il y a beaucoup d'autres cas de figures mais les deux sus-cités sont définitivement les plus courants). Une idée m'effleure subrepticement l'esprit "je me l'offrirai aussi, celui-là, mais plus tard, bien sûr !", et j'occulte pendant un certain temps. Puis l'idée ressurgit et se fait de plus en plus lancinante jusqu'à (je sais que cela va prêter à la moquerie, mais en ce qui me concerne, c'est vrai !) la fébrilité, le rouge qui monte aux joues, l'oppression et le poids sur la poitrine. Jusqu'à ce que j'"exorcise" et clique sur le fameux bouton "order" pour commettre le méfait et commander l'objet du délit.
Ensuite, ce sont quelques palpitations (le coeur est mis à rude épreuve), un sentiment de soulagement et de bonheur extrêmes puis vient le temps des remords mélangés à l'impatience jusqu'à l'arrivée de la commande. Le moment où je découvre la marchandise est une profonde exultation. Et le processus recommence là où il avait commencé, je jure de nouveau que l'on ne m'y reprendra pas, etc...
Cher Monsieur du CALT, j'en suis là. J'ai décrit mon cas personnel. Je sais qu'il y a d'autres tricoteuses dans mon cas, car j'ai déjà partagé mes doutes avec certaines de mes amies. Certaines ont un stock moins important que le mien, d'autres beaucoup plus important. Nous venons de milieux sociaux, de pays, d'environnements différents et pourtant le résultat est le même. Qu'est-ce qui nous pousse à commettre ces actes ? Aucune idée... mais c'est tellement bon d'avoir ces fils à portée de main, de pouvoir foncer tête baissée dans un ouvrage en pleine nuit si l'on est frappé par l'insomnie ou lors d'un long week-end férié lorsque tous les magasins sont fermés, de pouvoir se remonter le moral quand il est bas ou ajouter à l'euphorie d'un moment heureux en contemplant les couleurs, les matières, en échafaudant des plans pour les années à venir, ces mêmes plans qui ne demandent qu'à être bouleversés au gré des envies qui changent.
Je n'ai pas commencé de thérapie à ce sujet, j'en aurais certainement besoin. Mais je me vois mal m'allonger ou m'asseoir sur le canapé d'un psy pour suivre une thérapie dans une langue étrangère. C'est difficile ! Pourtant il existe sûrement un moyen de trouver l'origine de ces pulsions... En attendant, Monsieur du CALT, sachez que son existence et les raisons qui ont motivé la création de votre Comité me font réfléchir encore plus que d'habitude sur les manies et autres travers dont il est question.
Et comme un malheur n'arrive jamais seul... alors qu'un nouveau kit est en route pour chez moi, il se trouve que c'est une période où le tricot avance doucement, car Fern auquel je me suis consacrée ces derniers jours n'a pas beaucoup progressé :
Mais je l'aime toujours autant et je continue mon bonhomme de chemin.
Maintenant, je voudrais répondre aux commentaires concernant le Pacific Northwest Shawl, tous plus gentils les uns que les autres en vous disant un grand merci de me donner confiance en moi après une nouvelle expérience.
Et pour répondre à la question de Marie-Hélène : j'ignore comment se comporte un châle de ce type lorsqu'il est porté. J'ose imaginer, enfin, je l'espère, que dans des conditions d'utilisation normales et à moins que tes enfants ne l'utilisent comme cape de super-héros (oui, oui !), il ne doit pas beaucoup bouger. Mais il faudrait demander aux expertes qui ont de la pratique dans ce domaine... parce que moi, je suis novice.